pourquoi "les mots plastiques" ?

plastique

Sur Trottoir bleu, le blog que je partage avec Emmanuelle Vial, au gré des commentaires, j’ai pris l’habitude d’échanger à propos de sujets artistiques qui me tiennent à cœur. Cette réflexion, je voudrais la poursuivre et l’enrichir ici, dans une espèce de journal d’atelier.

Voilà bien un paradoxe, et presque une contradiction : en effet, si j’ai choisi de créer des images, c’est assurément parce que j’estimais que le mot ne pouvait me convenir comme médium : il s’insère dans un système discursif, ce que Saussure appelle la chaine des signifiés. La première conséquence en est que le langage ne se comprend qu’avec du temps, le temps de lire, le temps d’écouter. A contrario, l’image se donne à voir d’un seul coup d’œil, en un instant. Elle fait appel d’abord directement à nos sens et suscite normalement une émotion esthétique. Je dois avouer au passage que c’est une des raisons pour lesquelles l’art conceptuel me laisse froide… Il faut réfléchir avant d’apprécier. Devant une toile, je suis émue (ou pas…) d’abord, puis je peux éventuellement ensuite me demander pourquoi.

Mais surtout le mot est pour moi une espèce de filtre que nous plaquons sur la réalité, qui nous empêche de la voir telle qu’elle est. Ainsi quand nous passons à côté de la table de la cuisine, nous ne la contemplons presque jamais pour elle-même : elle est transparente, elle sert, elle est utile, pour s’y appuyer quand on mange, mais elle n’a la plupart du temps pas d’existence propre… je voudrais réhabiliter les tables, tous les objets de notre quotidien, repeupler ce monde fantomatique qui se contente d’être désigné…

Alors pourquoi tout ce bavardage ? Et bien justement car j’aime forcément me contredire ! (une des bonnes façons de lutter contre les mots, avec les oxymores, que j’apprécie tellement-voir la définition-)…Et puis, même s’il y a deux moments où devant une image rien n’est mieux que  silence : le temps où on la crée, le temps où on la regarde, il reste que chaque fois que je prends un pinceau, que j’appuie sur le déclencheur, j’opère des choix, et que de cela on peut discuter.



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Commentaires : 14
  • #1

    Ossiane (lundi, 13 septembre 2010 18:18)

    Bonne route dans ta mission, chère Raphaëlle, que d'agitation et de projets en cette rentrée!! Je me rerouve dans ton beau texte... l'émotion première et puis aussi le silence contemplatif, oui bien sûr et puis le regard personnel sur le quotidien qui nous entoure!

  • #2

    Raphaële (lundi, 13 septembre 2010 18:40)

    Toujours parmi les premières, Ossiane, depuis Trottoir bleu...Nous autres photographes, peintres, nous avons la grande chance de redonner vie par notre regard aux choses (enfin, quelquefois, ça nous arrive)...

  • #3

    Bruno De cuyper (lundi, 13 septembre 2010 18:56)

    Je partage , j'ai ressorti un texte que j'avais écrit sur le sujet . Pour moi l'art est une musicalité de l'âme . la musique , les mots , les photographies sont des médiums qui me touchent au plus haut point.

    l’artiste:

    Quand il étale sa palette des ombres dans une écriture à la lisère du chant des anges où les virgules arpèges l’interrogation en point de fusion de l’âme des vagues délices. Émergé des notes où l’art serait une forme créatrice des pulsions en archétypes d’une intemporalité de l’imagination en divague des songes où détourné des abysses de l’inconscient, il naviguerait entre la frontière du rêve et du réel.

    Jamais je ne pourrais croire que celui-ci est le fruit d’une intellectualisation mais, du hasard où chaque affect en dessine les courbes poétiques comme le pinceau du peintre en calligraphie y trace de son trait la fusion de son être .Sans réfléchir de son acte, il en sort l’essence de sa beauté intérieure et la projette en sérénité d’un soleil Levant comme le phrasé de son art.

    Pulsion agressive ou plénitude de l’intérieur il est toujours le reflet d’un instinct, d’un instant furtif où s’y déroule le parchemin de son imagination intuitive, de son histoire, de sa culture en condensation ou déplacement d’une sublimation en Freudisme comme la vague arpente le sable comme le vent brise les nuages en éphémère...




    Amitiés

    Bruno

  • #4

    Raphaële (lundi, 13 septembre 2010 19:29)

    Merci pour ta visite...je suis tout-à-fait d'accord avec toi, Bruno, quand tu dis :"Jamais je ne pourrais croire que celui-ci est le fruit d’une intellectualisation ": en revanche je suis moins d'accord sur la place prépondérante que tu accordes à l'inconscient : c'est plutôt la vérité de l'objet que je cherche, alors que semble-t-il, tu privilégies le sujet...Note qu'évidemment le vrai fil se situe justement à l'interface, sur le fil entre les deux... :-))))

  • #5

    Annik (lundi, 13 septembre 2010 21:37)

    Quel délice que ce nouveau blog, Raphaële!
    J'adore te lire, et je suis ravie par la proposition dialectique…
    Je suis bien d'accord avec toi au sujet du mot, symbole qui tente de fédérer toutes les représentations que nous nous faisons les uns et les autres de la réalité qui nous entoure, mais qui du coup nous en éloigne. En revanche, si j'ai bien compris tu sous-entends que les choix que tu opères sont liés au mot. Pour moi c'est bien différent: je cherche une immédiateté où les choix n'ont plus de place.
    Mais j'aime énormément cette idée de réhabilitation des objets qui sont sans existence propre… C'est magique! Ça contient en effet toute notre façon de voir le monde, et notre relation à lui – et entre nous.
    Connais-tu Peter Bichsel, et sa nouvelle "Une table est une table"? Il y a un extrait ici à la page 16… je n'ai pas trouvé de lien avec la nouvelle entière.
    Merci pour ces écrits revigorants! ;-)

  • #6

    Emma (mardi, 14 septembre 2010 07:41)

    joliment dit tout ça : j'adhère à 100%; ça ne te paraitra pas bizarre bien sûr... et puis tu as le mérite de savoir si bien formuler ce que je pense tout bas bien souvent : alors bravo !

  • #7

    Bruno (mardi, 14 septembre 2010 08:17)

    Je crois que tu ne peux séparer sujet et objet . Nous sommes influencé par notre culture , enfance, notre humeur du jour , d'un moment ... de même pour le spectateur . Trouver l'essence de l'objet, pour ta part ? Henri Cartier Bresson le recherchait dans sa photographie C'est un long débat ;-)
    Bonne journée

  • #8

    Raphaële (mardi, 14 septembre 2010 18:00)

    > je dois m'être mal exprimée, Annick, car, lorsque tu dis :"je cherche une immédiateté où les choix n'ont plus de place", je contresigne tout de suite, parce que c'est au moment du faire. Les choix dont je parle sont plus basiques, antérieurs et pourtant liés je pense à notre conception de l'art, donc à des concepts-mots : est-ce que je prends de l'encre ou de l'acrylique ? est-ce que j'utilise du noir ou de la couleur ? est-ce que je commence à droite ou à gauche ? est-ce que je suis figurative ou abstraite ? (j'ai l'impression qu'on va pouvoir rediscuter de ça...:-))), etc.
    Génial ce texte qui parle de "une table est un table" ! je vais aller tout de suite farfouiller...Et non, je ne connais pas...
    > eh bien, Emma, je pourrais aussi bien signer "Emma et Raphaële", car mes idées sur l'art, je les dois à mes discussions, endiablées quelquefois, avec mes amis...
    > sujet et objet il y a toujours, Bruno, oui, mais je pense qu'on peut faire en sorte d'un peu se détacher de soi, de ses humeurs (c'est une sorte d'exercice de l'esprit), pour être plus, comme le fait remarquer Annick, dans "l'immédiateté" de ce rapport...Je crois bien Bruno que voilà une vieille querelle entre nous ! ;-)
    Et merci à tous d'avoir inauguré avec un tel panache ce nouveau blog...Me donne envie d'écrire très vite un nouvel article...

  • #9

    Bruno (mardi, 14 septembre 2010 20:17)

    Je crois bien Bruno que voilà une vieille querelle entre nous :-))) oui, pour ma part , l'on ne pourra " jamais " détacher l'état d'esprit du sujet . Il y aura toujours une part d'inconscient qui nous guide ;-))je penche plus vers Jung que Freud... querelle amicale ! :-)
    classicisme où romantisme ...

    Bonne soirée

  • #10

    Raphaële (mercredi, 15 septembre 2010 17:37)

    Ah bien c'est rigolo, je te parlais de Jung, Bruno, dans une première réponse que je t'avais écrite, perdue dans les limbes informatiques... J'accepte mieux cette idée d'archétype !
    Évidemment, les "querelle amicales" sont le seul intérêt de ce blog. Car ce qui m'intéresse, c'est d'abandonner grâce à vous mes certitudes confortables...

  • #11

    Lucien (jeudi, 16 septembre 2010 19:16)

    "Mais surtout le mot est pour moi une espèce de filtre que nous plaquons sur la réalité, qui nous empêche de la voir telle qu’elle est." Pour moi, en ce moment, le mot, le signifiant est ce qui nous permet de nous séparer du référent. Tu sais que je suis un lecteur de René Thom qui a modélisé mathématiquement cette phrase : "le prédateur affamé est sa proie", le prédateur affamé est aliéné. L'apparition d'une proie dans la réalité désaliène le prédateur qui se met à poursuivre sa proie. Le rôle du langage est de désalièner le locuteur qui ne fait qu'un avec le référent, le signifiant vient prendre la place du référent qui va ainsi pouvoir se séparer, apparaître dans une réalité extérieure. Le signifié, c'est tout ce qui va pouvoir ensuite se développer dans l'imaginaire (notre monde d'images) à partir du signifiant. Signifier (la tâche de l'oracle de delphes !), faire signe, faire sens, ce sera relier le référent, le signifiant et le signifié. A mon avis donc, si le mot devient un filtre, c'est parce qu'on (l'ennemi intérieur dans notre inconscient) veut maîtriser nos affects, séparer nos émotions (le corps) et nos sentiments (le mental). On refuse la prolifération du signifié. Une peinture est, je pense, un signifiant et aussi bien l'auteur de la peinture que le spectateur peuvent refuser la prolifération du signifié. Je dé-couvre après plusieurs années ce que j'ai signifié à mon insu dans mes dessins ! En tous cas, un grand merci d'ouvrir ici cet espace de réflexion (spéculaire !), d'échanges.

  • #12

    Raphaële (jeudi, 16 septembre 2010 20:12)

    > superbement intéressant, ce que tu m'écris là, Lucien ! Je n'avais pas envisagé le rapport signifiant/signifié comme ce qui nous permet de nous décoller du référent, si j'ai bien compris, en somme ce qui nous permet de fabriquer notre liberté ! Ce rapport (le slash ), je pense que Lacan le nommerait désir. je rajouterais pour ma part que ce premier moment,de décollement, celui en somme que vit tout bébé qui apprend qu'il est séparé de sa mère par son cri, doit être redoublé d'un second, dans lequel on dépasse le désir pour rejoindre l'être.
    Eh bien, ouf, vous me menez tous d'emblée à des sommets de réflexion ! Quel enrichissement ça va être pour moi, ce blog !

  • #13

    Lucien (jeudi, 16 septembre 2010 21:27)

    Lacan, ... j'ai peur de dire des bêtises, mais on est aussi ici pour corriger ses erreurs... Le désir c'est la métonymie du manque à être. Ce qui caractérise la métonymie, c'est l'élision: je bois un verre = je bois ce que contient un verre.
    L'inconscient est structuré comme un langage. Dans le langage on écrit le signe "signifiant/signifié" le / est le référent. Par exemple un chien dans la réalité est le référent du signifiant "chien". Le signifié correspondant c'est tout ce qu'on peut lire et encore plus à l'article "chien" d'un dictionnaire encyclopédique, c'est tout ce à quoi peut renvoyer le mot "chien". Dans l'inconscient, le signe est "symbolique/imaginaire" avec le / qui correspond au réel. Une difficulté apparaît effectivement avec la séparation de la mère qui est l'objet perdu, le manque. Un manque dans le réel c'est une privation, dans l'imaginaire une frustration et dans le symbolique la castration. L'homme (le parlêtre) choisit, dans le trésor des signifiants, un signifiant qu'il "sacrifie". C'est le Phallus. C'est un signifiant sans signifié, le signifié serait le manque, dans l'imaginaire c'est le Sujet de l'inconscient. Le Sujet de l'inconscient manque, il ne se voit pas, c'est l'Autre qui le révèle en tant que manque, qui lui révèle qu'il est. J'espère ne pas trop me tromper !

  • #14

    Raphaële (vendredi, 17 septembre 2010 18:52)

    En tous les cas ce qui tu m'écris me semble parfaitement clair, Lucien. La relation entre le langage, le désir - en particulier celui de créer - et le concept est fondamentale à mes yeux pour qui veut comprendre ce qui meut l'humain...